Quel(s) avenir(s) pour la communication scientifique ?

Quel(s) avenir(s) pour la communication scientifique ?

rond point encombré à New-York

New York. Explored . Stephano Ravalli. CC by-sa

La Commission européenne vient de publier un rapport sur le futur de l’édition et de la communication scientifique : « Future of Scholarly Publishing and Scholarly Communication. Report of the Expert Group to the European Commission« . Le groupe d’experts à l’origine de ce rapport est présidé par Jean-Claude Guédon, professeur à l’Université de Montréal et ardent défenseur de la science ouverte.

En bref, ce que je retiens

  • Le rapport offre une bonne synthèse des enjeux actuels et futurs de la communication scientifique. Rien de révolutionnaire mais ce type de document pose bien les bases du chemin à parcourir.
  • Les experts placent les financeurs au centre des prochaines évolutions de l’écosystème car disposant des ressources financières nécessaires pour infléchir les pratiques de publication tout en n’étant pas assujettis à l’influence des métriques dans l’évaluation (impact factor, ranking d’université, etc.).
  • Le système des reconnaissances et des incitations pour les chercheurs doit être profondément changé. La diffusion en libre accès n’entre pas encore en compte pour l’avancée des scientifiques dans leur carrière. L’impact factor est encore trop prégnant. La Déclaration de San Francisco et le Manifeste de Leiden vont dans le bon sens et pourraient avoir un impact majeur s’ils sont largement appliqués.
  • En tant que producteurs et consommateurs d’information scientifique, les chercheurs ont parfois des positions ambivalentes (par exemple, besoin d’accéder aux articles le plus rapidement possible mais évaluation par les pairs souvent longue et contraignante dans les stratégies de publications). Déposer les travaux dans les archives ouvertes constitue un des moyens de reprendre un peu de contrôle sur le processus de diffusion.
  • La transparence est le maître-mot. Transparence des coûts, des processus, de l’évaluation. On doit savoir exactement quels types et quels niveaux de services on paye.
  • Le rapport mentionne le besoin d’une plus grande diversité et inclusion dans les équipes (chercheurs mais aussi fournisseurs de services).
  • Il est nécessaire de développer l’incitation à collaborer plutôt que la compétition entre chercheurs : c’est la première barrière à lever.

Les 4 fonctions de la communication scientifique

Reprenant les travaux de Henry Oldenburg et Robert Boyle, le rapport présente les quatre fonctions-clés de la communication scientifique : enregistrement (horodater les découvertes et déterminer le ou les chercheurs à leur origine), certification (évaluation par les pairs, qui établit la validité scientifiques de la recherche), dissémination (pour rendre les travaux visibles et accessibles), conservation (accessible oui, mais à long terme, c’est mieux).
Si ces quatre fonctions restent d’actualité, l’évaluation de la recherche émerge comme une cinquième fonction tant l’ensemble des acteurs cherche des moyens d’étayer les jugements sur la qualité des résultats.

Les 10 principes pour bâtir le futur de la communication scientifique

1-Optimiser l’accès

La recherche d’information est devenue plus facile et efficace malgré les risques de surcharge. Le rapport encourage la suppression de toutes les barrières (financières, légales, organisationnelles, techniques) pour favoriser la découverte et l’accès. Les résultats de recherche mais également toutes les données les entourant devraient être immédiatement accessibles et réutilisables.
Les délais, encore trop longs entre soumission et publication, entravent le développement d’une communication scientifique efficace. Des problèmes d’intéropérabilité entre plateformes commerciales et publiques subsistent. Encore plus quand il s’agit de fouille de textes ou de données.

2-Optimiser l’usage

Les produits de la recherche (publications, données et le reste) devraient être facilement réutilisables et compréhensibles aussi bien par les machines que les humains. Les normes issues de la communauté, les informations contextuelles et les métadonnées standardisées concourent à ce principe. Malheureusement, les droits de réutilisation sont encore peu explicites. Les licences devraient surtout être limitées à la défense de valeurs sociales telles que la protection de la vie privée.

3-Soutenir un éventail de plus en plus large de contributions

Les données devraient être enregistrées, certifiées, disséminées, préservées et évaluées (en plus de se conformer aux principes FAIR). Elles pourraient aussi être ouvertes aux commentaires, tests et modifications.
Les obstacles pour y accéder sont aussi bien techniques que culturels . Les articles restent très souvent déconnectés des données afférentes. Le système actuel reste focalisé sur la paternité des publications scientifiques et beaucoup moins sur la réplication et la reproduction des résultats.

4-Une infrastructure ouverte et distribuée

Le cœur du système devrait rester dans le giron de la puissance publique alors que les services connexes pourraient être assurés par des établissement publics ou privés. L’important est qu’aucune organisation ne puisse construire un monopole sur la communication scientifique, cela implique une infrastructure ouverte et largement distribuée.
Les progrès sont réels dans ce domaine grâce aux organismes publiques et aux éditeurs. Il y a également eu des investissements publics massifs. Malgré cela, l’interopérabilité reste limitée.

5-Équité, diversité et inclusion

L’universalité est l’une des règles fondamentales de la science selon Robert Merton. Chacun peut y contribuer indépendamment de son ethnie, religion, croyance politique ou genre.
Les politiques et les pratiques scientifiques devraient s’assurer que les personnes les moins représentées disposent de chances égales pour participer à la production de connaissances. Cela concerne également la diversité au sein des équipes chez les fournisseurs des infrastructures de la communication scientifique.

Les inégalités structurelles se retrouvent pourtant à tous les niveaux : individuel, institutionnel et régional. On peut même dire qu’elles façonnent la manière dont fonctionne le système actuel : plafond de verre pour les femmes et les membres de groupes sous-représentés, reproduction des avantages pour ceux qui travaillent dans les meilleures institutions ou les pays les plus riches, sujets de recherche négligés par certaines revues mainstream ou par le système de reconnaissance.

6-Construire des communautés

Participer aux communautés scientifiques est une activité essentielle des chercheurs. Ces communautés ont la capacité de privilégier l’intégrité et la fiabilité face à la course aux résultats. La construction de communautés durables et interconnectées devrait être reconnue et récompensée dans les processus scientifiques.
On assiste à l’émergence des fonctionnalités de commentaires/annotations d’article et de nouvelles formes d’évaluations par les pairs. Des communautés hors système émergent autour de nouvelles plateformes (ResearchGate, GitHub). Les échanges scientifiques qu’on y trouvent mériteraient d’être intégrés et mis en valeur au sein du système traditionnel de communication

7-Promouvoir une recherche de haute qualité et intègre

Malgré ses défauts, les chercheurs restent très attachés au processus d’évaluation par les pairs qui gagnerait à être entièrement transparent. La diffusion immédiate des pré-publications avec certification dans la foulée devrait être encouragée tout comme la reconnaissance du travail des évaluateurs. Dans cette optique, le versioning devient indispensable (passage d’une version d’enregistrement à un registre des versions).
Les problèmes de l’évaluation par les pairs sont connus : biais individuel et systémique, comportement non professionnel, taux de rejet élevé qui conduit à une compétition de plus en plus acharnée (et les pratiques qui suivent), rétractation d’article pas assez rapide.

8-Faciliter l’évaluation

L’évaluation devrait rendre compte de la diversité des contributions même les contributions individuelles aux travaux collectifs (en utilisant la taxonomie CREDIT par exemple).
Les éléments de l’évaluation (critères, méthodologies, données, métriques) devraient être variés, transparents, régulièrement discutés et mis à jour et prendre en compte tous les acteurs du système.
Le facteur d’impact (JIF) tient un rôle et une place encore trop importante dans la communication scientifique. Il biaise les stratégies de publication et de lecture des chercheurs. Il oriente aussi le choix des éditeurs et reviewers. Le JIF représente mal des revues locales mais néanmoins importantes. Enfin, il influence encore beaucoup les processus de recrutement, de promotion et de recherche de financement.

9-Promouvoir la flexibilité et l’innovation

Il est important de ne pas appliquer la même recette à toutes les disciplines et de trouver l’équilibre entre standardisation et adaptation à la communauté scientifique concernée. De plus, l’expérimentation et l’innovation aussi bien sociale que technique ont leur place dans le champ de la communication scientifique. Ce ne sera possible que par un dialogue constant entre les communautés de chercheurs et les spécialistes des infrastructures académiques.
La composition du marché de la communication scientifique (un petit nombre de grandes entreprises) entraîne une certaine domination sur les contenus et les services. Les nouveaux entrants sont souvent rachetés par des gros éditeurs qui profitent ainsi de leurs innovations.
Il n’y a pas eu de changements majeures dans le fonctionnement général de la communication scientifique, malgré le travail de groupes novateurs sur les pratique de partage de l’information . Les financeurs seraient mieux à même d’intervenir à ce niveau.

10-Le rapport coût-efficacité

Si l’objectif est d’avoir un système aussi rentable que possible, il ne faut pas oublier que les revenus des fournisseurs de service sont les dépenses des autres acteurs. La fixation des prix, les coûts, les revenus des différents acteurs devraient être transparents. Le lien entre coût et nature/niveau de services proposés devrait clairement être établi.
Avec l’avènement de l’informatique et d’internet, les coûts de production, stockage et dissémination auraient déjà dû baisser. Les prix des publications scientifiques ont pourtant continué à augmenter car ils ne sont pas corrélés aux coûts de production de manière évidente. Enfin, les revues les plus citées ne sont pas celles qui accueillent la recherche de la plus haute qualité.

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