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HAL et le bouton « Tiré à part » : une si discrète révolution

Posté dans Open acces / Archive ouverte.

Bouchon de champagneOctobre est un peu le mois de l’Open access, il y a bien sûr la semaine internationale de l’Open access (20-26 octobre) mais les festivités débordent largement ces 7 jours. La BIU de Montpellier avait anticipé l’OA Week en proposant une journée d’information dés le 3 octobre où intervenait notamment Mme Christine Berthaud, directrice du CCSD (service du CNRS qui administre l’archive ouverte HAL). Jusque là rien d’extraordinaire. Les interventions étaient live-twittées, mais aucun scoop n’a filtré.

4 jours plus tard, au détour d’une conversation sur Twitter à propos des modifications attendues dans la version 3 de HAL, Jean-François Lutz, responsable de la bibliothèque numérique à l’Université de Lorraine annonce :

Stupeur.

Le bouton « Request a copy » ou « Tiré à part » est une fonctionnalité toute simple. Un article est référencé sur une archive mais pas disponible ? pas grave, le bouton « Request a copy » envoie un message à l’auteur qui accepte ou non de donner accès au texte intégral. Cela semble anodin mais ça change tout.

Un plus pour les négociations

Je fais partie de ceux qui pensent qu’il n’y a point de salut hors du dépôt systématique et contrôlé des publications d’une institution. L’incitation ne fonctionne pas, les établissements ayant mis en place une politique de dépôt systématique sont des exemples éclatants de la réussite de ce modèle : Liège bien sûr mais aussi l’INRIA ou l’IFREMER.
La position défendue par Steven Harnad du Immediat Deposit / Optionnal access est très probablement celle qui combine le mieux intérêt général et pragmatisme du terrain. C’est la voie qui je préconise au sein de mon Université.

Lors des négociations avec les laboratoires, nous insistons sur le caractère quasi obligatoire du dépôt de la production locale : plus visible, plus lu, plus citable en plus d’un pilotage de la recherche amélioré et d’une valorisation facilitée. Bien évidemment, la question des articles ne pouvant pas être mis à disposition revient sans cesse. Les raisons sont nombreuses : revue qui n’autorise pas le dépôt en archive ouverte (nombreuses en chimie et en sciences juridiques) ou après embargo (qui paradoxalement devient la norme de la diffusion en libre accès), rapport contenant des données confidentielles, etc.
Que faire de ces documents ? Comment les rendre accessibles en respectant les contrats signés avec les éditeurs ?

HAL enfin compatible avec le dépôt systématique ?

Pour les utilisateurs de HAL et en l’absence de bouton « Tiré à part », il est parfois difficile de répondre à ces questions. Le simple référencement est une solution peu convaincante quand on vise le dépôt systématique. HAL était-il définitivement incompatible avec un mandat Open Access? Paradoxal et presque absurde tant cette plateforme est devenue incontournable de le paysage scientifique français.
C’est là que l’annonce de cette nouvelle fonctionnalité change tout. Elle nous octroie un argument supplémentaire de poids dans nos discussions. « Vous ne souhaitez pas mettre vos articles en libre accès sur le web ? Très bien, référencez les, déposez le fichier sur notre archive. Nous ferons le point sur leur visibilité et leur citabilité, plus tard ». Ce bouton lève également certains obstacles à l’adoption de HAL comme archive ouverte institutionnelle. C’était l’un des arguments qui poussaient les établissements à développer leur propre solution logiciel. Mme Agnès Magron, membre du CCSD, s’en étonnait récemment lors de la Journée d’étude sur le droit d’auteur organisée à l’Université d’Angers.

Stupeur, donc, que cette fonctionnalité si importante dans le cadre d’une politique de dépôt systématique ne soit pas plus médiatisée.

Devant notre circonspection, Jean-François confirme :

Pourtant, le diaporama de l’intervention ne mentionne pas cette nouveauté, aucune annonce plus officielle que l’intervention de Mme Berthaud à Montpellier, aucun mail sur les listes HAL-info ou Accès ouvert. Rien non plus sur le blog du CCSD qui se fait l’écho-compte à rebours de l’arrivée si attendue de HAL V3. Le dernier post présentant les nouvelles fonctionnalités sous forme d’abécédaire ne dit rien sur le sujet.

A-t-on rêvé ? Est-ce un malentendu ? La nouvelle est si importante qu’il serait dommage de s’enflammer pour rien.

Mais oui, l’annonce a bien eu lieu. Je reproduis ici le passage in extenso (entre 42min 00s et 42min 48s) :

« En conclusion, HAL est une archive ouverte mais vraiment ouverte. C’est à dire que nous, pour le moment, tous nos documents sur HAL sont accessibles. Sur les portails, on peut mettre en place le bouton « Tiré à part » c’est à dire qu’on va demander … un document est invisible et … on a simplement l’affichage des métadonnées on va demander à l’auteur via un système automatique de messagerie, ou en tout cas au déposant, s’il veut bien envoyer une version. Donc s’il accepte, le fichier PDF repart dans l’autre sens et la personne qui a demandé a accès à l’article. Mais dans HAL, on joue le jeu de l’archive ouverte institutionnelle même si dans les portails on peut gérer autrement.« 

Discrétion

Les portails institutionnels pourront donc proposer le bouton. L’option ne sera pas disponible sur l’instance générique HAL, uniquement sur les portails. C’est une excellente nouvelle même si nous attendons maintenant les spécifications techniques : comment seront stockés les documents ? Accessibles à qui en back office ? quelle adresse de messagerie sera utilisée ? Quid des thèses ?
La fonction « Tiré à part » couplé à l’implémentation des identifiants IDHAL (et sa gestion améliorée du curriculum du chercheur) devrait proposer une expérience intéressante à la fois pour le lecteur et le dépositaire.

Mais une question me taraude. Pourquoi une si grande discrétion ? Pourquoi ne pas annoncer le bouton comme les autres fonctionnalités voire comme une avancée majeure, car étant attendue par beaucoup de gestionnaires HAL dans les universités ?

Le CCSD est depuis longtemps réfractaire à l’idée du bouton « Tiré à part », ce n’est pas un secret. Ils semblent y voir un dévoiement du mouvement de l’Open access en proposant, de notre plein gré, une nouvelle barrière à l’accès immédiat. Ce n’est pas faux. L’accès libre, gratuit et immédiat sont les fondements de l’Open access, c’est ce vers quoi nous devons tendre. Mais le constat ne joue pas en notre faveur. Malgré des années d’efforts, le mouvement peine à trouver un rythme en France, alors que nos voisins européens semblent en avance à la faveur de politiques nationales fortes (Allemagne, Italie, Royaume-Uni).
De plus, le bouton n’est peut-être pas du « pur » Open access mais que dire des conditions fantaisistes de dépôt d’articles proposées par les éditeurs français au sein d’Héloïse, site hébergé par le CCSD ?

Les politiques de dépôt systématique doivent fleurir en France, nous ne pouvons plus nous contenter du modèle liégeois si stimulant mais limité dans le contexte français. Dans les prochaines années, j’aimerais bien voir les exemples d’Angers, de ParisTech ou de l’INRIA cités en modèle lors des conférences sur le sujet.
Si le dépôt systématique est l’avenir de l’Open access, le bouton « Tiré à part » en est une étape importante. Nous devons nous réjouir de son implémentation dans HAL et nous devons le faire savoir.

[MISE A JOUR DU 14/10/2014 12:50]

Le rapport de Serge Bauin intitulé L’Open access à moyen terme : un feuille de route pour HAL daté de septembre 2014 mais diffusé aujourd’hui éclaire parfaitement certains points de ce billet (p.6):

  • La position envers l’ouverture des archives institutionnelles est sans ambiguité : « Une archive institutionnelle doit-elle être entièrement ouverte ?On aurait envie de répondre oui,mais si la vocation d’une archive institutionnelle est bien celle d’une archive, c’est à dire visant à conserver tout ce qui mérite de l’être, la réponse est non. Pour autant de raisons que l’on peut imaginer, certains objets doivent pouvoir rester en accès restreint« .
    Le rapport va même plus loin en y associant la garantie de pérennité d’accès aux documents restreints : « Le service de préservation à long terme au CINES qu’offre HAL doit pouvoir s’étendre potentiellement à la totalité de la production d’un établissement« .
  • Sur le bouton « Tiré à part », le rapport précise « Concernant la gestion des éventuels embargos : la possibilité de mettre en place un bouton de demande à l’auteur de tiré-à-part par mail, telle que mise en place dans EPrints et DSpace, permettant à un lecteur potentiel d’accéder quand même au document pendant la durée d’embargo, devrait être offerte aux institutions qui le souhaitent. » Là aussi, le rapport va plus loin en évoquant un accès intranet « Dans la même idée d’ouverture partielle, peut-être HAL devrait-t-il pouvoir gérer un contrôle d’accès de type intranet pour que l’accès total reste possible au sein d’une institution.« 
  • Héloïse est clairement dans le viseur « La question du maintien et du support du service Héloïse mérite d’être examiné. »
  • La question de la communication autour du projet HAL est également abordée (p. 9-10)

Le rapport fait aussi le point sur le manque d’organisation du CCSD pour relever le défi d’une plateforme nationale et sa situation en sous-effectif. Enfin, il ne fait qu’évoquer ce qui sera à mon sens le prochain enjeu majeur des relations entre CCSD et établissements partenaires : la question de la tarification. Compte tenu des services d’hébergement, de maintenance et de l’intérêt des universités pour les archives ouvertes institutionnelles, le paiement forfaitaire actuellement modique pour la mise en place d’un portail ne sera pas soutenable très longtemps.

Crédit photo : Champagne, faberzeus.tirage-art, CC by-nc-sa

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5 réponses

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  1. Thierry Fournier dit

    « Concernant la gestion des éventuels embargos : la possibilité de mettre en place un bouton de demande à l’auteur de tiré-à-part par mail, telle que mise en place dans EPrints et DSpace, permettant à un lecteur potentiel d’accéder quand même au document pendant la durée d’embargo, devrait être offerte aux institutions qui le souhaitent. »
    Source: http://www.cnrs.fr/dist/z-outils/documents/CNRS%20DIST%20Rapport%20Bauin%20sur%20CCSD%20et%20HAL%20septembre%202014.pdf

    • nicoAsLi dit

      Au moment où tu postais ton commentaire, je mettais à jour mon billet après la lecture très très intéressante du rapport de S. Bauin 🙂 On comprend mieux d’où vient cette ouverture et le chemin envisagé pour les prochaines années, chemin qui va clairement dans la bonne direction.

  2. Everdeil dit

    vous faites comme si les auteurs avaient toujours à leur disposition le PDF final. Mais c’est loin d’être le cas, notamment pour tout ce qui est (chapitre de) livres mais aussi parfois pour des revues. De ce fait, certains auteurs, notamment en SHS, ne souhaitent pas mettre des textes qui ne sont pas la dernière version (version éditeur) estimant que même la version mal nommée post-print risque d’induire de mauvais usages (impossibilité de citer précisément ; sans parler d’éventuels corrections finales typo voire plus de l’éditeur). D’autre part il y a d’autres blocages invoqués peut être avec mauvaise mais voilà : le temps de dépôt, la complexité des métadonnées. Certes la nouvelle version propose des formes de récupération automatique. Il est toutefois à craindre que ce bouton ne résolve pas tout et que les résistances au dépôt intégral seront sans doute encore importantes et durables, même si – et encore le faut-il – les autorités académiques imposaient le dépôt intégral…

    • nicoAsLi dit

      Pour travailler avec des labos de différentes disciplines, je connais bien leurs différences de pratique en matière de documentation. Le PDF de l’éditeur est souvent la seule version digne de foi à leurs yeux (Biologie, humanités) mais ce n’est pas systématique (dernière version auteur pour Physique, mathématique, working papers en économie). A mon sens, l’un des enjeux majeurs en Open access est la maîtrise des dernières versions auteur (qui en disposent ? où sont-ils stockés ?). Je suis toujours un peu étonné lorsque des chercheurs disent qu’ils n’ont pas en leur possession la dernière version du papier pour lequel ils sont coauteur (le premier auteur ou l’auteur correspondant se chargeant des échanges avec la revue). Nous devrons travailler avec eux pour faire évoluer cela et leur faire prendre conscience de la valeur de la dernière version auteur (ne serait-ce qu’en insistant sur les clause du contrat de cession de droits signé).
      Quant aux autres blocages, ils sont levés ou en passent de l’être : la récupération des données via DOI, PMID ou protocole SWORD facilitera les choses. Les métadonnées sont complexes mais essentielles (peut-être une explication de l’implication des bibliothécaires dans ces projets 🙂
      J’ai toujours un peu de mal avec la question du temps de dépôt. On parle de quoi exactement ? dans mon université, les très gros publiants atteignent 10 papiers par an (dans les très bonnes années) multiplié par un temps raisonnable de dépôt (15-20 min), on arrive à 150-200 min. En étant très large, ça donne entre 2h et 3h de travail sur une année universitaire. Même pas le 1/10e du travail administratif que les chercheurs doivent gérer par ailleurs. Le temps intrinsèque de dépôt n’est donc pas forcément le problème.
      Pour gagner du temps (outre la récupération améliorée), il faudrait plutôt regarder du côté de l’ergonomie des plateformes de dépôt qui implique de réapprendre à chaque fois l’interface lorsqu’on veut déposer (frustration de l’expérience utilisateur) ou de l’évolution du processus de publication qui ne s’arrête plus lorsque les dernières corrections ont été portées et envoyées à l’éditeur. Sur ces deux points, nous avons une marge de manœuvre.
      Évidemment, le bouton ne résoudra pas tout et ne permettra pas d’installer des politiques de dépôt systématique d’un coup de baguette magique. Il permet simplement aux chercheurs d’avoir plus de choix entre le libre accès et l’accès payant. Ils en sortiront gagnants au final.

  3. Everdeil dit

    sur la question du temps de dépôt : je suis d’accord que cela ne résiste pas à une analyse sérieuse. Mais c’est un discours qui s’appuie aussi sur l’impression d’une tâche éternellement recommencée car les formulaires de renseignement des différents organismes ne sont pas toujours bien interfacés, les catégories ne correspondent pas, etc.
    Et pour la question de la dernière version : c’est peut être choquant mais c’est la réalité. Le processus de correction sur épreuve par ex. prive les chercheurs des dernières modifs.



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