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La bibliothèque au coeur de l’activité bibliométrique des universités : bonne ou mauvaise idée ?

Posté dans Aut'trucs, Saines lectures.

EscalierDurant les années 2000, les bibliothèques suédoises ont ressenti le besoin de redéfinir leurs missions et leurs rôles par rapport à la communauté qu’elles desservaient, c’est ce que nous apprend l’article How implementation of bibliometric practice affects the role of academic libraries de Fredrick Aström (Lund University Libraries) et Joacim Hansson (Linnaeus University) parue dans Journal of Librianship and Information sciences mais disponible en Open Access sur l’archive de l’Université de Lund. Le constat était simple : baisse d’activité sur les missions dites traditionnelles (recherche et organisation de l’information) et importance accrue de la documentation en ligne, émergence de nouvelles pratiques de publication des résultats de la recherche, développement des outils de recherche poussant au développement de nouveaux services pour les chercheurs, augmentation de la diffusion de la recherche en Open Access.

Changer de rôle

Animées par un groupe de spécialistes (groupe de bibliothécaires spécialistes ou intéressés, chercheurs en Sciences de l’information et des bibliothèques, bibliothécaires-enseignants ayant une longue expérience en analyse infométrique), les bibliothèques des universités suédoises se sont donc lancées dans la construction de compétences professionnelles en bibliométrie. Des cours et des formations sur les méthodes et les applications de la bibliométrie ont été dispensés localement et au niveau national.

La Suède n’était pas isolée dans ce mouvement, l’Allemagne et les Pays-Bas ont également suivi.

Sur les 48 institutions d’enseignement supérieur et de recherche en Suède, 18 d’entre elles proposent une activité dans la biblio/scientométrie, la plupart gérée par la bibliothèque. Pour ces dernières, la situation varie sensiblement entre les bibliothécaires qui travaillent sur la bibliométrie « quand ils ont du temps libre » et les postes à temps plein. Le parcours des professionnels en charge de ces missions sont également assez hétérogènes, on trouve des bibliothécaires avec un Master en Sciences de l’information et des bibliothèques mais sans grande connaissance de la biblio/scientométrie et des docteurs en statistiques ou dans d’autres champs de recherche proches des méthodes quantitatives.

Prendre l’initiative

Il est intéressant de noter que l’initiative de gérer les questions bibliométriques provient souvent de la bibliothèque elle-même. Pour les plus grandes universités, cela peut s’accompagner d’un mandat officiel de la présidence pour produire des analyses bibliométriques en vue de l’évaluation de la recherche. Car les analyses produites par les bibliothèques visent en premier l’évaluation de la recherche et/ou la fourniture de données pour la répartition des fonds budgétaires au niveau local. Mais il existe d’autres objectifs à ces analyses : cartographie des champs de recherche, recherche sur les collaborations en étudiant le co-autorat, production d’analyses spécifiques pour des chercheurs ou des groupes de recherche. Certaines bibliothèques ont même un usage local des analyses pour le management des collections.

Raisons, avantages, inconvénients

Il y a 3 raisons qui expliquent que les bibliothèques universitaires investissent ce nouveau rôle :

  1. elles disposent depuis de nombreuses années de compétences dans la manipulation des bases de données bibliographiques, des documents, des métadonnées et des outils bibliographiques utiles à l’analyse bibliométrique
  2. la bibliothèque reste une entité stable de l’université qui n’est pas directement concernée par les résultats des analyses bibliométriques. Elle est dans une position neutre et objective par rapport aux départements et laboratoires évalués

  3. la bibliométrie est au cœur du rôle des bibliothèques dans le processus de diffusion scientifique. grâce au développement et à la gestion des dépôts institutionnels et à leur rôle actif dans la propagation de l’Open Access.

La responsabilité des questions bibliométriques n’implique pas seulement un  changement de rôle pour les bibliothèques, elle engendre également plus d’attention et de prestige vis-à-vis des instances de l’université.

Au chapitre des avantages d’une telle prise en charge, on peut citer le fait que la bibliométrie ajoute des responsabilités et élargit les compétences des bibliothécaires. Ce rôle élargi a augmenté la visibilité de la bibliothèque au sein de l’établissement en accroissant notamment les coopérations avec les chercheurs. Enfin, l’augmentation de la collaboration avec la direction de l’université conduit à un engagement plus important dans le processus de management, ce qui contribue au prestige et à l’influence de la bibliothèque.

Mais s’immiscer dans la question bibliométrique n’est pas sans risque. Ce domaine nécessite des compétences avancées en méthodes statistiques en général et en indicateurs bibliométriques en particulier ; on ne s’improvise pas bibliométricien. Les relations entre bibliothèques et chercheurs ont tendance à changer de registre si la bibliothèque s’occupe de l’évaluation de la recherche. Les compétences des bibliothécaires les rendent-elles légitimes comme évaluateurs auprès des chercheurs ? Il y a également un risque que la bibliothèque soit associée aux mauvais résultats des départements évalués si les attentes ne sont pas remplies. Le principal danger provient du fait que la bibliothèque, perçue comme service ou fonction support de l’université, devienne auditeur ou évaluateur, presque juge des chercheurs.

Et en France ?

Je n’ai pas de trace d’un tel mouvement en France. Les exemples de bibliothèques gérant les données bibliométriques des laboratoires sont peu nombreux. Je n’ai trouvé que le cas de la Bibliothèque Inter-Universitaire de Montpellier qui proposait un profil de ce genre.

En France, l’analyse bibliométrique des universités est centralisée (oh surprise !) par l’Observatoire des Sciences et des Techniques, un groupement d’intérêt public (GIP) qui fédère 4 ministères, les principaux organismes de recherche (CNRS, CEA, INSERM, etc.) et la Conférence des Présidents d’Université. La principale mission de l’OST est de « concevoir et de produire des indicateurs et des analyses relatifs à la recherche et à l’innovation, pour éclairer les politiques publiques et les analyses stratégiques dans ce domaine« . L’Observatoire produit également de très intéressantes notes comme celle sur la couverture bibliométrique de l’informatique ou celle sur les classements internationaux des universités (février 2012).

Au sein de l’OST, le projet IPERU (pour Indicateurs de production des établissements de recherche universitaire) a pour but de construire les indicateurs de la production scientifique des établissements participants. Le programme a débuté par un test en 2006, puis par élargissements successifs à partir de 2007. La dernière vague a concerné les indicateurs sur les publications, les participations au PCRD et les brevets.

Chaque année, un rapport détaillé et des synthèses sur l’activité bibliométrique sont envoyés aux universités. L’équipe IPERU collabore avec les universités pour le repérage des adresses des laboratoires à évaluer, question qui peut sembler triviale mais enjeu essentiel pour un recensement fiable et exhaustif.

Malheureusement, les liens entre OST et bibliothèques semblent inexistants, tout semble se jouer à un autre niveau : direction de la recherche, département Évaluation.

Toujours est-il que la question bibliométrique revient en force dans les BU par l’intermédiaire des archives ouvertes, et dans ce cas, de plus en plus de bibliothèques sont prêtes à assumer ce nouveau rôle.

 

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2 réponses

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  1. Aymonin dit

    Bonjour,
    Merci pour ce très intéressant billet. Je partage l’opinion qui veut que la BU ne doit pas faire de bibliométrie. Nous devons savoir repérer les publications de notre institution mais laisser ensuite les chercheurs et leur hiérarchie les compter eux-mêmes.

    Par ailleurs dans mon université c’est la BU qui fait le repérage des publis pour IPERU, à la demande et en coordination avec le service d’administration de la recherche.

    • nicoAsLi dit

      Merci pour votre commentaire !
      il y a aussi un place à prendre sur les formations et la veille documentaire sur le sujet. Les doctorants (et les chercheurs eux-mêmes) sont très peu au courant de ce que recouvrent les indicateurs bibliométriques, des avantages et des malentendus. La BU doit pouvoir proposer des ateliers sur le sujet.



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